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Pourquoi la mode est-elle politique ?

Le vêtement n’a jamais été neutre. Avant d’être une question de goût, il est une question de pouvoir : sur les corps, sur les apparences, sur ceux qui décident ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas.

Il est courant, encore aujourd’hui, d’entendre que la mode est superficielle. Qu’elle appartient au monde du futile, de l’éphémère, du marchand. Ceux qui tiennent ce discours n’ont généralement jamais réfléchi à ce que signifie, concrètement, le fait de se vêtir. Car s’habiller, c’est prendre position. C’est répondre à des injonctions, s’y soumettre ou les contester. C’est entrer dans un système de codes aussi chargés politiquement que n’importe quel discours ou vote.

L’histoire de la mode est traversée de ce rapport au pouvoir. Il suffit d’en tirer un fil pour comprendre à quel point le vêtement a toujours servi à marquer des hiérarchies, à contrôler des corps, et parfois, à les libérer.

Le vêtement, instrument de contrôle social

Sous l’Ancien Régime, les lois somptuaires définissaient avec une précision redoutable ce que chaque classe sociale avait le droit de porter. La couleur, la matière, la longueur de la traîne : tout était codifié. Porter de l’écarlate quand on n’y avait pas droit était une transgression aussi grave qu’une parole déplacée devant le roi. Le vêtement était littéralement une question d’ordre public.

Cette dimension réglementaire n’a pas disparu avec la Révolution. Elle s’est simplement déplacée. Au XIXe siècle, la crinoline contraignait le corps des femmes bourgeoises au point de les empêcher de travailler, de courir, d’occuper l’espace autrement qu’en figure décorative. La mode n’était pas un accident : elle était une architecture de la domination.

Contraindre un corps dans un vêtement, c’est contraindre une vie entière. La crinoline n’était pas qu’une jupe. C’était une assignation à résidence sociale.

La mode comme acte de résistance

Mais si le vêtement peut être un outil de contrôle, il peut aussi être un outil de résistance. L’histoire de la mode est également l’histoire de ceux et celles qui ont utilisé leur apparence pour contester l’ordre établi.

Gabrielle Chanel en est l’exemple le plus cité. En habillant les femmes des années 1920 de jersey et de pantalons, elle ne faisait pas que proposer un nouveau style : elle formulait une critique du corps féminin tel que la mode masculine avait voulu le façonner. Les baleines, les corsets, les formes contraintes laissaient place à une silhouette qui pouvait, littéralement, respirer et se mouvoir.

Dans les années 1960, le smoking féminin d’Yves Saint Laurent provoquait un scandale qui dépassait largement le monde de la mode. Porter ce qui avait été réservé aux hommes, c’était revendiquer un accès à l’espace public, à l’autorité, à la neutralité que le costume masculin conférait. La polémique était à la mesure de l’enjeu.

Plus récemment, des mouvements comme le Black Models Matter ou les débats autour de la représentation des corps dans les défilés posent des questions que l’industrie de la mode ne peut plus éviter. Qui a le droit d’être visible ? Qui définit ce qui est beau, désirable, vendable ? Ces questions sont politiques au sens le plus strict du terme.

L’appropriation culturelle, ou quand la mode se construit sur l’invisible

Un des débats les plus complexes de ces dernières années concerne ce que l’on appelle l’appropriation culturelle. L’industrie de la mode s’est historiquement construite, comme l’analyse l’historien Khémaïs Ben Lakhdar, sur des dynamiques d’extraction et de réappropriation de savoir-faire, d’esthétiques et de traditions issus de cultures non occidentales — sans que ces cultures en aient, le plus souvent, bénéficié économiquement ou symboliquement.

Le débat est délicat parce qu’il touche à la question des échanges culturels, qui ont toujours existé et qui constituent une grande part de ce que nous appelons la créativité. Mais il y a une différence entre l’échange et l’extraction. La mode commence à apprendre à faire la distinction, lentement, sous la pression d’une génération de créateurs et de consommateurs qui ne veulent plus fermer les yeux.

Ce que nous portons dit ce que nous pensons

La politisation de la mode n’est pas une invention contemporaine. Elle est constitutive de ce qu’est le vêtement depuis que les sociétés humaines ont décidé que l’on ne pouvait pas s’habiller n’importe comment.

Ce qui change aujourd’hui, c’est la vitesse à laquelle ces enjeux circulent, et la visibilité de ceux qui les portent. Les réseaux sociaux ont rendu possible une conversation sur le vêtement qui dépasse les magazines, les maisons de couture et les institutions muséales. C’est une transformation profonde, et elle est loin d’être terminée.

Pour aller plus loin sur ces questions, deux livres nous semblent particulièrement précieux :

La mode est politique
MELODY THOMAS – ÉDITIONS LES INSOLENTES (2022)

Un lexique en vingt-sept définitions qui analyse avec finesse les enjeux sociaux, culturels et politiques de la mode contemporaine. Un livre essentiel, court et dense.

Africa’s Fashion Diaspora
COLLECTIF – YALE UNIVERSITY PRESS (2024)

L’un des premiers ouvrages à examiner l’influence de la diaspora africaine sur la mode internationale, des créateurs noirs aux codes esthétiques qu’ils ont imposés au reste de l’industrie..

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