Lunettes à monture dorée posées sur une page blanche, évoquant la lecture du dictionnaire de style de Christian Dior
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Les trois piliers de l’élégance selon Christian Dior, dans le livre jamais traduit en français

Il y a une phrase de Christian Dior qui devrait être affichée dans toutes les cabines d’essayage.

La simplicité, le bon goût et le soin sont les trois piliers de l’élégance, et aucun des trois ne coûte d’argent.

Christian Dior, 1954

Elle ne vient pas d’une interview, ni d’un défilé, ni d’une légende de photo. Elle vient d’un petit livre de 92 pages que Dior a publié trois ans avant sa mort, et que presque personne en France n’a lu. Son histoire vaut la peine d’être racontée, parce qu’elle dit quelque chose d’inattendu sur le plus français des couturiers.

Un dictionnaire de style, de A à Z

En 1954, Christian Dior est au sommet. Le New Look a sept ans, sa maison habille les têtes couronnées, et il pourrait passer le reste de sa vie à ne parler qu’à ses clientes.

Au lieu de ça, il écrit un dictionnaire. Little Dictionary of Fashion, publié à Londres chez Cassell and Company, sous-titré A Guide to Dress Sense for Every Woman, un guide du bon sens vestimentaire pour toutes les femmes.

Le principe est simple. Des entrées classées par ordre alphabétique, et son avis sur chacune. L’âge. Les accessoires. Le noir. Les chaussures. Le maquillage. Comment nouer une écharpe. Comment marcher. Que porter à un mariage. Il répond comme on répondrait à une amie qui demande conseil, sans jargon et sans condescendance.

C’est ce détail qui rend le livre précieux. Le sous-titre ne dit pas « pour la femme élégante » ni « pour la cliente de la haute couture ». Il dit « pour toutes les femmes ». En 1954, un couturier de ce rang qui prend le temps d’écrire pour des lectrices qui n’entreront jamais avenue Montaigne, c’est rare. Aujourd’hui, ça n’existe plus du tout.

Pourquoi ce livre est né à Londres

Voilà le détail que je trouve le plus savoureux : ce manuel du chic français n’a pas été publié à Paris. Il est sorti à Londres, en anglais, chez un éditeur britannique.

La raison est commerciale. Au début des années 50, Dior est en pleine conquête du marché anglais. Il installe une présence à Londres dès 1952 et travaille avec des fabricants britanniques pour ses accessoires : Dents pour les gants, Rayne pour les chaussures, Lyle and Scott pour la maille, Mitchel Maer pour les bijoux fantaisie.

Le point culminant a lieu le 3 novembre 1954. Dior présente sa collection d’hiver, la ligne H, dans la Long Library de Blenheim Palace, le palais des ducs de Marlborough. Seize cents invités payants, un défilé au profit de la Croix-Rouge britannique. La princesse Margaret est l’invitée d’honneur, en velours noir et vison. Elle est cliente de la maison depuis sa visite au salon parisien en 1949, et elle le restera presque jusqu’à sa mort. Ce soir-là, elle remet à Dior un parchemin qui le nomme membre à vie de la Croix-Rouge britannique.

Le livre paraît dans ce contexte. Il fait partie de la conquête. Le plus français des couturiers a donc expliqué le chic français aux Anglaises, dans leur langue.

Et les Françaises ? Elles attendent encore. La traduction n’est arrivée qu’en 2007, pour les 60 ans de la maison, et pas sous la forme d’un livre autonome : elle a été glissée dans un catalogue du musée Christian Dior de Granville, Dior, 60 années hautes en couleurs, publié chez Art Lys. Cinquante-trois ans d’attente, pour finir en annexe d’un catalogue d’exposition. Lequel est aujourd’hui épuisé.

Les trois piliers, et celui qu’on néglige toutes

Revenons à la phrase, parce qu’elle est plus subversive qu’elle en a l’air. Dior tient une maison de couture dont les robes coûtent une fortune, et il écrit noir sur blanc que les trois fondements du bien s’habiller ne coûtent rien.

La simplicité. C’est le pilier le plus contre-intuitif quand on manque de confiance. On a tendance à ajouter : un imprimé, un accessoire, une couleur de plus, au cas où. Dior dit l’inverse. Une tenue réussie se reconnaît à ce qu’on en a retiré.

Le bon goût. Le plus difficile à définir et le plus facile à reconnaître. Ce n’est pas savoir ce qui est à la mode, c’est savoir ce qui vous va, ce qui convient au lieu où vous allez, et ce qui s’accorde avec le reste. Ça s’apprend en regardant, pas en achetant.

Le soin. En anglais il écrit grooming, un mot qui n’a pas d’équivalent exact en français. Il désigne l’entretien de soi et de ses vêtements : des cheveux nets, des chaussures cirées, rien de taché, rien de froissé, rien de bouloché. C’est le pilier qu’on néglige le plus, et c’est pourtant celui qui se voit le plus vite. Un vêtement bon marché mais impeccable passera toujours mieux qu’une belle pièce mal tenue.

Si vous ne retenez qu’une chose de cet article, retenez ce troisième point. C’est gratuit, ça prend dix minutes par semaine, et ça change davantage l’allure qu’un achat de plus.

Où le lire aujourd’hui

C’est là que ça devient frustrant. En français, le texte n’est disponible que dans le catalogue Dior, 60 années hautes en couleurs de 2007, épuisé, qu’il faut chasser en occasion.

En anglais, en revanche, il n’a jamais cessé d’être réédité. La version courante est publiée par le V and A, le musée Victoria and Albert de Londres. Petit format, illustré, une heure de lecture, et un anglais très simple : Dior écrivait pour être compris de toutes, pas pour impressionner.

👉 The Little Dictionary of Fashion, Christian Dior

C’est aussi une très jolie idée de cadeau pour quelqu’un qui aime la mode sans forcément lire des essais de mode.

Et si vous préférez lire en français, mon livre Histoire de la mode, citations et anecdotes est fait exactement pour ça : les phrases et les histoires qui se transmettent, en français, sans catalogue de musée à chasser.

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À lire ensuite : l’histoire secrète de la tong la plus vendue au monde.


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Crédit photo : Photo de Laura Chouette sur Unsplash

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