Un flacon cylindrique, 69 abeilles dorées en relief, une étiquette à l’aigle et à la couronne. Depuis 1853, Guerlain vend cet objet sans en changer la silhouette. Autour, une légende circule, mélangeant un vrai mariage impérial, un symbole plus ancien qu’on ne le croit, et un nom de cristallerie qui n’a, en réalité, jamais touché ce flacon-là. Voici ce que les sources disent, et ce qu’elles ne disent pas.
29 et 30 janvier 1853, un mariage décidé en deux semaines
Napoléon III demande Eugénie de Montijo en mariage le 15 janvier 1853. L’annonce officielle tombe le 22. Le mariage civil a lieu le 29 janvier aux Tuileries, le mariage religieux le lendemain, 30 janvier, à Notre-Dame de Paris, dont la décoration est confiée à l’architecte Eugène Viollet-le-Duc, qui dispose d’une semaine pour y parvenir. Tout va vite, y compris pour les fournisseurs de la cour.
C’est dans cette fenêtre que Pierre-François-Pascal Guerlain reçoit, ou provoque, la commande d’un parfum pour l’occasion.
Un parfumeur de 65 ans et un pari
Pierre-François-Pascal Guerlain a fondé sa maison en 1828. En 1853, il a 65 ans et compose une eau de Cologne pour le mariage de l’empereur, livrée avant la cérémonie : Eugénie la porte pendant les festivités. Selon le récit que Guerlain en fait aujourd’hui, l’impératrice en aurait eu l’usage exclusif avant d’en autoriser la vente au public, la maison indiquant aussi qu’elle lui aurait été composée pour apaiser ses migraines. Aucune source historique indépendante ne confirme ce dernier point : c’est la version de la maison, pas un fait établi par ailleurs.
Ce qui, en revanche, est documenté : quelques semaines après le mariage, la maison Guerlain reçoit le brevet de fournisseur officiel de la cour impériale, une distinction commerciale majeure, et Pierre-François-Pascal Guerlain gagne le titre de « Parfumeur de Sa Majesté ». Composer un parfum pour une impératrice n’est pas seulement un geste de courtisan, c’est un contrat.
Ce que les 69 abeilles racontent vraiment
Les abeilles du flacon ne sont pas un motif décoratif choisi au hasard. Elles reprennent un symbole que Napoléon III venait tout juste de remettre en circulation.
L’histoire commence en 1653, près de l’église Saint-Brice de Tournai, où l’on exhume le tombeau de Childéric Ier, roi des Francs et père de Clovis. On y trouve environ 300 ornements en or cloisonné de grenats, rapidement identifiés comme des abeilles. Il faut être précis sur ce point : les historiens actuels contestent cette identification et pensent qu’il pourrait s’agir de cigales ou d’un autre insecte stylisé, symbole d’immortalité dans la culture mérovingienne plutôt qu’emblème royal. La légende des abeilles de Childéric est donc une lecture postérieure, pas un fait mérovingien avéré.
Cette lecture, en 1804, arrange parfaitement Napoléon Ier. En train de bâtir les symboles de son empire, il cherche un emblème qui le rattache à la France sans passer par la fleur de lys des Bourbons. Sur proposition de Dominique Vivant Denon, directeur des musées, et de Cambacérès, le Conseil d’État valide l’abeille comme symbole personnel de l’empereur, aux côtés de l’aigle. Le motif apparaît pour la première fois en public lors du sacre du 2 décembre 1804 : le manteau de velours pourpre que porte Napoléon ce jour-là est brodé de 1 500 abeilles d’or.
Napoléon III reprend le même symbole en 1852 en proclamant le Second Empire. Un an plus tard, en 1853, Guerlain pose 69 de ces abeilles sur le flacon offert à l’impératrice. Ce n’est pas une coïncidence esthétique : c’est le même vocabulaire politique que l’empereur venait d’imposer partout, du drapeau à l’argenterie de la cour.
Le flacon lui-même : un verre, pas un cristal
Le flacon a un corps cylindrique, couvert de 69 abeilles en relief dorées à la feuille d’or, surmonté de godrons en dôme qui font écho aux cannelures de la colonne Vendôme, érigée pour glorifier les victoires napoléoniennes. L’étiquette porte les armes choisies par Napoléon : l’aigle, la couronne impériale et le sceptre.
Le fabricant est la verrerie Pochet et du Courval, une maison active depuis le règne de Louis XIII et toujours en activité aujourd’hui : c’est elle qui produit le flacon depuis 1853, sans interruption. Les descriptions techniques de pièces d’époque, en salle des ventes, précisent la matière exacte : « verre incolore pressé-moulé ». Le flacon aux abeilles est un verre, doré à la main selon une technique ancienne, pas un cristal au plomb.
Et Baccarat, dans tout ça ?
C’est le point qu’il faut corriger. Le flacon aux abeilles de 1853 n’est jamais sorti des ateliers de Baccarat. La confusion est compréhensible, parce que Guerlain et Baccarat ont une relation réelle et ancienne, mais ailleurs.
Le cas le plus célèbre est le flacon de Shalimar, dessiné par Raymond Guerlain pour l’Exposition internationale des Arts décoratifs de 1925 : une forme en éventail sur piédouche, produite par la cristallerie Baccarat, avec un bouchon bleu saphir, le premier bouchon coloré de l’histoire de la parfumerie. Plus récemment, Baccarat a repris la silhouette de l’abeille elle-même, mais dans des éditions de collection distinctes du flacon de 1853 : un flacon en forme d’abeille dessiné par le joaillier Lorenz Bäumer, en cristal Baccarat, présenté à 47 exemplaires numérotés en 2012, puis une version en cristal noir, l’Abeille Noire Édition Prestige, vendue 25 000 euros en 2022.
Si l’on vous propose un jour un « flacon Guerlain aux abeilles en cristal Baccarat », c’est donc l’une de ces pièces de joaillerie récentes, pas le modèle de 1853, ni le flacon ordinaire de l’Eau de Cologne Impériale : celui-là vient de Pochet et du Courval, alors comme maintenant.
Ce qui a changé, et ce qui n’a pas bougé
La silhouette générale et le compte de 69 abeilles n’ont pas varié depuis 1853. Ce qui a changé, ce sont les à-côtés : des formats supplémentaires, des éditions de collection saisonnières (un flacon d’un litre reprenant les couleurs de La Musique de Matisse, une édition brodée de fleurs de cerisier avec les Ateliers Vermont), et un flacon désormais rechargeable pour réduire l’usage de verre neuf. En 2023, la maison a fait paraître un livre, Guerlain. Une icône impériale de Laurence Benaïm, pour les 170 ans du flacon.
L’Eau de Cologne Impériale reste, à ce jour, le plus ancien parfum Guerlain encore vendu. Un objet conçu en quelques semaines pour un mariage n’a, dans le fond, jamais vraiment été redessiné. C’est aussi ce qui s’est passé pour d’autres maisons chargées de fournir la cour, comme les fournisseurs des rois de France, dont la survie tient souvent à ne pas toucher à ce qui a fait leur nom.
Ce qu’on regarde devant un flacon ancien
Trois repères, sans matériel ni expertise, pour ne pas se faire raconter n’importe quoi devant une pièce en brocante ou en salle des ventes.
- Compter les abeilles. Le modèle historique en porte 69. Un flacon Guerlain qui en montre un autre nombre, ou une silhouette différente, appartient à une autre ligne de la maison, pas à l’Eau de Cologne Impériale.
- Vérifier le verrier annoncé. Le flacon ordinaire vient de Pochet et du Courval. Si un vendeur avance « Baccarat » pour un flacon abeilles classique, il confond avec les éditions de joaillerie récentes ou avec d’autres flacons Guerlain, comme celui de Shalimar.
- Regarder l’étiquette et la dorure. Les modèles les plus anciens portent l’aigle, la couronne et le sceptre sur l’étiquette, et une dorure appliquée à la main dont l’irrégularité est normale. L’état du bouchon et de la dorure pèse davantage sur la valeur d’une pièce de collection que son seul âge.
Le principe reste le même que pour n’importe quelle matière ou n’importe quel objet ancien : le nom sur l’étiquette dit rarement toute la vérité, c’est l’objet qui parle, à condition de savoir où regarder. Et pour la formule elle-même, plutôt que pour le flacon, notre histoire secrète de cinq parfums iconiques suit la même méthode.
